Délégationde Paris

Des mots pour s’en sortir

Trois mois après son arrivée en France, Dave s’est inscrit à l’antenne Nord-Ouest de la délégation du Secours Catholique de Paris pour apprendre le français. Dave avait alors 24 ans, et avait été scolarisé jusqu’à 16 ans dans son pays. Les quelques mots acquis depuis son arrivée en France l’ont orienté vers le niveau 2 de l’enseignement de français langue étrangère.

 Des mots pour s'en sortir

publié en mai 2012

Son comportement réservé, son sourire timide l’ont d’abord desservi, fondu dans la masse d’autres élèves plus diserts. Il s’exprimait aussi d’une voix trop douce – « Parlez plus fort, Dave, tout le monde souhaite vous entendre » – au cours de nos exercices oraux.

Quant à son assiduité, rien à dire. Et à la fin de chaque cours, il quittait ses professeurs après une poignée de main chaleureuse, délicatesse charmante dont je ne sais si elle lui vient de son éducation sri lankaise ou du désir de s’adapter aux coutumes françaises.

J’ai souvent demandé aux élèves de s’exprimer sur les motivations qui les amenaient à suivre nos cours. « École, enfants, papiers, travail… ». Pour Dave, célibataire, un seul mot, « job », auquel il a ajouté au bout de plusieurs semaines la mention « très important ». Il a ainsi été le premier, parmi les élèves de ce cours de français langue étrangère, à ajouter un adjectif qualificatif à sa recherche angoissée.

Un bon point pour Dave, qui n’a ensuite cessé de m’étonner par ses réponses toujours justes au cours de nos tests de compréhension écrite. Un peu moins à l’oral, toujours freiné par sa peur de s’exprimer devant ses camarades de classe.

Deux mois ont passé, et Dave m’a interceptée après le cours :

« Job, m’a-t-il dit, la mine réjouie.

– Formidable, Dave ! Vous avez trouvé du travail ?

– Non ! Non ! »

Il a joint les index et les pouces en forme de rectangle tout en m’indiquant de son annulaire libre l’étal du marché affiché au tableau.

« Des fruits ? Des légumes ?

– Oui !

– …

– Job, a-t-il répété.

– Expliquez-moi », ai-je dit, déroutée.

Il s’est approché de l’image, les pouces et index toujours en forme de rectangle, en indiquant des framboises.

« Restaurant, a-t-il tenté d’expliquer.

– Vous souhaitez travailler dans un restaurant qui propose des framboises ?

Il a ri, soulagé.

– Oui ! tout, fruits, légumes… »

Il a pointé de son doigt libre – tout en gardant la forme géométrique de ses mains – les groseilles, les tomates cerises, les fraises… Toutes proposées dans des barquettes, j’ai enfin compris.

« Des barquettes, bien sûr, c’est ça ?

– … »

J’ai maladroitement dessiné au tableau la barquette standard des marchés et grandes surfaces.

« Oui ! Barquette, a-t-il répété, enthousiaste.

– Pourquoi des barquettes, Dave ?

– Restaurant.

– Ils ont besoin de barquettes ?

– Oui. »

Il a soigneusement aligné les stylos étalés sur mon bureau, puis les a fourrés dans les trousses que je n’avais pas encore rangées.

« Ranger, remplir, trimer… »

Il a prononcé ces mots, sourcils froncés.

Des mots que je ne lui connaissais pas. C’est sûr qu’il allait « trimer », et j’ai corrigé l’erreur sans sourire.

« Vous voulez dire que vous allez trier – pas "trimer" – ranger, remplir des barquettes de légumes et fruits dans ce restaurant ?

– Oui, je chercher.

– Non, "je cherche". »

Il a répété « je cherche ».

« Donc vous souhaitez travailler dans un restaurant ? En triant et rageant des barquettes de fruits et légumes ?

– Oui !!! Je parler au patron. » Il a agité les mains dans un geste d’impuissance.

Vous, lecteurs, aurez compris avant moi qu’il comptait sur moi pour vendre son savoir-faire. J’avais enfin décodé son appel à l’aide. Soulagée, je l’ai invité à s’installer en face de moi.

« Maintenant, Dave, vous faites comme si j’étais le patron, mais avec des phrases – on l’a vu en cours, vous vous souvenez, n’est-ce pas ?

– Je vais travailler pour vous, a-t-il tout de suite réagi (il s’y était donc exercé, à cette réponse).

– Très bien, Dave, je dirais plutôt "je veux travailler pour vous". » Comment, sans le déprimer, lui expliquer la différence entre vouloir et aller ?…

Il a répété « je veux travailler pour vous ». Cinq fois à ma demande.

« Que savez-vous faire ? Une autre phrase, s’il vous plaît.

– Barquettes.

– Allons, Dave, un petit effort, une phrase comme on l’a étudiée depuis un mois.

– … ?

– Je sais trier, remplir et ranger des barquettes. Répétez après moi. »

Dix fois, vingt fois, nous avons revu accent, prononciation, gestuelle avant qu’il ne me quitte sans oublier de me serrer vigoureusement la main.

Une semaine après, il est venu me trouver à la fin du cours, muni d’une carte de visite qu’il m’a tendue, radieux :

« J’ai trouvé la job. Restaurant italien. »

Nous avions travaillé le passé composé la veille, mais non les genres…

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